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Une lecture : Debord, le naufrageur, par Jean Marie Apostolides.

vendredi 5 février 2016

Ben, dis donc. L ’était pas joli, joli le grand théoricien ! Mégalomane, égoïste, capricieux, mesquin, macho, méchant, violeur, etc. Un affreux Jojo. Et toi tu t’intéresses aux théories de ce mec là ? T’es pas bégueule ! Moi, un mec comme ça, je ne vais pas lire ses livres ! Et je me méfierai de tout ce qui y fait référence !

Si le livre d’Apostolides a une fonction, quelle que soit son ambition proclamée, c’est évidemment celle-ci. Après ces formes d’assassinats de Debord qu’ont été son éloge spectaculaire et sa muséification, vient cette autre attaque : la « découverte » de cheveux, et même de perruques pouilleuses, dans la soupe concoctée par Debord et les situationnistes.

Il y a quelques années, de sévères historiens ont voulu nous dissuader de l’envie de lire Karl Marx en nous révélant qu’il « sautait sa bonne » (sans imaginer, bien sûr, que ce cliché profondément bourgeois puisse être la caricature d’une relation peut être plus amoureuse). D’autres ont voulu provoquer le refus de lire Rimbaud parce que, sur la fin de sa vie, il avait été (mauvais) trafiquant d’armes. Certains ont trouvé que les écrits de Bakounine ne méritaient aucun intérêt parce que c’était un pique-assiette. Etc.

Aujourd’hui Apostolides s’emploie tapageusement à déboulonner la statue de Debord que celui-ci a consacré sa vie à sculpter et édifier. On pourrait y voir une saine entreprise de démystification. D’autant plus qu’elle prétend appliquer à Debord les critères qu’il avait énoncés réclamant une cohérence entre les idées et les comportements. Mais l’évident parti pris de départ de ce travail : prouver à quel point l’adoré des pro-situs était peu digne de respect, invite à regarder ce livre avec beaucoup plus de circonspection. Car tout dans cette prétendue biographie démontre qu’Apostolides n’a qu’un but : le dénigrement systématique.

Loin de vouloir sereinement examiner l’objet de son « étude », dont il fait en réalité une cible, Apostolides part d’un a priori : Debord voulait être un chef absolu et c’est ce qui expliquerait tous ses comportements et ce qu’Apostolides analyse comme sa profonde roublardise. Tout le livre ne vise qu’à cela. Apostolides traque littéralement tout ce qui pourrait confirmer sa thèse. Certes, celle-ci est fortement étayée de nombreuses anecdotes, bien que certaines ne se fondent que sur des suppositions (1), mais ses conclusions étaient écrites dès le départ et orientent tout le propos. Tous les documents choisis ne le sont que pour être des preuves à charge.

Selon Apostolides, les engagements de Debord ne s’expliqueraient que par des calculs pour soutenir son goût du pouvoir et tous ceux qui ont été ses alliés, à commencer par les situationnistes, n’auraient été que gogos manipulés dans ce but. Ainsi, toute l’histoire d’un mouvement avec ses engagements, ses audaces, son talent, tout autant que ses débats, ses hésitations, ses faiblesses, se trouve occultée pour servir le mauvais roman d’Apostolides.

Cette thèse, réitérée tout au long du livre, s’appuyant largement sur des considérations néo-psychanalytiques (« nostalgie du père », « pulsion de mort ») et ésotériques de bazar, qui tiennent plus du délire d’interprétation que de l’analyse lucide (Debord = Néron !), est trop évidemment excessive pour qu’on puisse la gober sans en ressentir une forte nausée (2).

Certes, Debord n’était pas aussi admirable qu’il aurait aimé qu’on le croie (sauf pour ses adorateurs pro-situs qui allaient jusqu’à copier sa façon de se saouler dans l’espoir d’être à sa hauteur, et qu’il a toujours méprisés comme vains courtisans dont les courbettes ne l’amusaient guère). Il n’était pas cet infaillible Prince du négatif dont il prenait la pose rigide (allant jusqu’à transformer en qualités les quelques défauts qu’il voulait bien se reconnaître). Si l’on en croit la plupart de ceux qui l’ont fréquenté, Debord était bien le narcisse au caractère insupportable que décrit Apostolides et, avec plus de nuances, d’autres de ses biographes. Et on peut se demander, en regardant l’histoire de sa vie et de l’internationale situationniste de manière désabusée, comment il se fait qu’il ait reçu si peu de baffes de la part des « camarades » de la veille qu’il insultait le lendemain.

Mais, si quelqu’un devait demander des comptes à Debord sur les ambiguïtés de son comportement, sur ses caprices, sur ses lubies, sur ses volte-face haineuses, et autres contradictions entre ses propos et sa vie, c’étaient ceux avec lesquels il prétendait partager les mêmes perspectives révolutionnaires, les mêmes engagements dans le combat pour une société libérée de l’aliénation spectaculaire, de la marchandise, du capitalisme et de l’État (3). Et si quelqu’un doit aujourd’hui se défier d’une adoration inconditionnelle pour Debord et examiner ce qui est bon à prendre chez lui et ce qu’il faut le laisser emporter avec lui dans son tombeau d’eaux troubles au pied du vert Galant, ce sont ceux qui veulent poursuivre ce combat.

Ce n’est évidemment pas de ce point de vue qu’Apostolides lance son entreprise de démolition. A moins de considérer ses exégèses de Tintin comme une contribution à la critique radicale de la société, il est évident, que l’universitaire Apostolides (4) ne considère la volonté de révolutionner la société que comme une utopie dépourvue de sens et même comme une aberration (5). Il accuse l’IS de proférer un message semblable à du prophétisme religieux et traite les écrits de Debord et Vaneigem d’« évangiles ». Et quand il en vient à décrire l’installation du CMDO (P. 273) on croit lire du Paris Match.

Il va donc de soi qu’il ne puisse comprendre certains comportements logiques pour qui se veut ennemi de l’ordure régnante, comme le fait qu’on ne puisse à la fois prétendre défendre des idées révolutionnaires et copiner avec les employés zélés du pouvoir. Cela, qui ne gêne guère les universitaires, est pourtant un comportement minimum pour qui ne veut pas se compromettre avec ceux qu’il critique et seul un « tolérant » du n’importe quoi régnant peut y voir du « dogmatisme ». Du dogmatisme, il y en a eu, effectivement chez Debord et les situationnistes mais ce n’est pas là qu’il faut le chercher. Et, s’il est à dénoncer, ce n’est pas du point de vue de ceux qui soutiennent les dogmatismes bien plus néfastes de tous les pouvoirs, mais de ceux qui les combattent.

Bien des gens ont des défauts et beaucoup n’ont que ça. Tous les petits bourgeois de l’époque de Marx sautaient leur bonne en cachette, et nul ne songeait à leur reprocher, mais aucun n’a fait du monde capitaliste la critique magistrale que Marx a su faire. Bien des situs et pro-situs (6) étaient mégalos, vantards, arrogants, mais presque aucun n’a eu la lucidité critique de Debord, et sa constance dans l’entreprise de démolition des mensonges qui soutiennent l’ignominie régnante. (Ceux qui reprochent à Debord d’avoir étouffé leur personnalité, leur créativité, devraient plutôt se reprocher leur insuffisance de caractère et de volonté qui ne leur a pas permis de faire sans lui ce qu’ils prétendaient faire).

Que Debord ait, sur la fin de sa vie, contredit une partie de ses engagements, et accepté de se contenter du rôle de « trouble fête » panthéonisable, honoré comme tel par la société du spectacle et permettant ainsi à celle-ci de se flatter de sa tolérance puisqu’elle admet même de tels « voyous » en son sein, ne fait que confirmer une sorte de défaite personnelle. Mais qui veut avancer dans la voie révolutionnaire se défiera de tomber dans de tels travers et prendra dans Debord, comme dans Marx, leurs bonnes idées, en laissant les autres se lamenter sur le reste.

Debord et les situationnistes ont eu en effet des comportements sectaires dont ceux qui veulent poursuivre leur combat doivent savoir se garder. Mais, s’il faut les critiquer, c’est pour mener plus loin et mieux ce combat, non pour se résigner à ne pouvoir changer la société et en avaler toutes les couleuvres. Seul ce point de vue pourrait justifier encore qu’on examine de près les défauts de Debord et des situationnistes. Mais ce n’est pas celui d’Apostolides qui vise plutôt à décourager de s’intéresser aux idées de ces gens et à ce qu’ils ont fait pour subvertir la société (7). Démystification, le livre d’Apostolides ? Non, mystification au service de ce qui veut « désespérer et abattre toute aspiration à la révolte et au changement chez les jeunes générations, étouffer les précédents et le souvenir même » (8).

Pas plus que les autres hommes, les révolutionnaires ne sont des machines dépourvues de ce qui fait les hommes : qualités et défauts, talents et petitesses. C’est même parce qu’ils sont humains qu’ils sont révolutionnaires. Et c’est pour cela aussi qu’une révolution ne peut réussir à changer réellement le monde que si elle est l’œuvre d’une libre association d’individus libres et non le produit d’une conspiration de quelques uns ou des intrigues d’un chef, serait-il Robespierre, Lénine ou Debord.

Debord n’était pas un « héros » admirable en tous points (malgré son engouement pour les « leçons » glaçantes de Gracian). C’était un homme, comme Marx, Rimbaud, Bakounine, et tous les rebelles et révolutionnaires, avec des défauts, un caractère, sûrement souvent insupportable, et même de vraies tares. Mais ce fut aussi un homme qui a su dire plus de vérités sur son temps que beaucoup d’autres, qui a su démolir bien des mensonges de la saloperie régnante, et qui a su, comme dit une journaliste estomaquée par ce succès : « réussi à faire croire à toute une génération qu’il était possible de changer la société » (9). Là est son mérite. Nul exercice de démolition ou d’admiration ne pourra lui retirer.

Gédicus
5 février 2016

(1) Dont une, très légère dans les « preuves » qu’elle avance, mais fort grave dans l’accusation : Debord aurait violé sa jeune demi-sœur ! On voit bien quel « profit » écœurant pourra être tiré d’une telle affirmation auprès de la gent féminine. Cette sœur n’étant plus là pour contredire cette affirmation, Sanguinetti, ayant bien connu Debord, a beau prendre sa défense et affirmer qu’il est « tout à fait faux que Debord ait jamais violé sa sœur : ils s’aimaient et Basta », une fois la calomnie distillée, elle est toujours bue à grande gorgées, on le sait.

(2) Apostolides avait déjà sévi de cette manière dans son premier livre consacré à Debord : Tombeaux pour Guy Debord. Mais il y posait plus à l’adorateur contrarié. Aujourd’hui, il affecte la pose de l’admirateur déçu par la découverte de ce qu’a été « réellement » Debord. Et c’est cette « honnêteté intellectuelle » que saluent des cons plumitifs. Sanguinetti décrit très bien cette volte face de « valet de chambre psychologique » dans son texte : Argent, sexe et pouvoir. A propos d’une fausse biographie de Guy Debord. (Prague, Le 32 décembre 2015) https://blogs.mediapart.fr/lechatetlasouris/blog/150116/argent-sexe-et-pouvoir-propos-d-une-fausse-biographie-de-guy-debord

(3) C’est d’ailleurs ce que certains ont fait de son vivant, et non en crachant lâchement sur son cadavre.

(4) Commentant l’exclusion de l’IS de Mario Perniola, Apostolides note : « Ainsi la section italienne se prive dès le départ du camarade le plus instruit, le plus cohérent (…) le seul d’ailleurs qui fera une carrière intellectuelle dans l’université » (P. 280) On voit ce qui, pour l’universitaire Apostolides est gage de sérieux.

(5) « Un tel programme signifie d’une part que le monde présent est radicalement mauvais, qu’on ne doit pas s’y adapter, encore moins consentir à ses séductions ; d’autre part que tous les remèdes proposés pour l’améliorer, que ce soit dans les conditions de travail où dans la vie quotidienne, ne sont que des panacées visant à prolonger l’existence de ce monde insupportable. Seule option, la destruction de ce monde, la révolution, l’apocalypse ». Apostolides (P. 252-253)

(6) Laissons évidemment les sot-cialeux, stalinauds, gôchistes et autres bouffons aux poubelles de l’Histoire.

(7) « Une lecture suivie (du livre La société du spectacle) n’est ni envisageable, ni souhaitable » Apostolides (P. 262)

(8) Sanguinetti, (Op.cit.)

(9) Emmanuelle Favier, Médiapart.