Gedicus

Accueil > Lettres indésirables > Toc éthique

Toc éthique

vendredi 19 septembre 2014

Dans Politis hors série N° 39 (Mai-Juin 2004), sous la plume de l’économiste Christian Jacquiau, je lis : « Le monde n’est pas une marchandise. Curieusement, ce slogan qui fédère les altermondialistes ne fait guère recette chez les acteurs les plus médiatiques du commerce équitable. Ils lui préfèrent nettement : Un autre monde est possible. Beaucoup plus consensuel pourvu qu’on ne tente pas de le définir. Beaucoup plus confortable aussi puisque ce concept nouveau ne remet pas forcément en cause la logique de marchandisation des activités humaines » et je trouve ça assez lucide. Mais, ensuite, je constate que cet économiste consacre le reste de son article à faire l’éloge du « bon » commerce équitable (celui qui ne pactise pas avec les hypermarchés) contre le « mauvais » (celui qui pactise avec les hypermarchés) et je trouve ça un peu fort de café Max Havelaar !

En quoi la défense d’un « commerce équitable », ne passerait-il que par des petites boutiques, remet elle en cause la logique de la marchandisation des rapports humains ? Il s’agit toujours de se vendre à qui possède les moyens d’acheter. C’est ça la marchandisation des activités humaines : la prostitution obligée. Vendu un bon ou un mauvais prix, le travail est aliéné par sa dépendance aux propriétaires du « marché » et à leurs diktats. Aucune tentative de « raisonner » le commerce n’y changera quoique ce soit. C’est d’ailleurs pourquoi ces tentatives ont peu de chances de réussite et n’ont d’autre avenir prévisible que la rénovation de la petite épicerie alternative qui a fleuri après 68 avec le succès révolutionnaire que l’on sait.

Le but du commerce est de permettre à ceux qui en sont les maîtres d’en tirer un profit. Pourquoi presseraient-ils le citron à moitié s’ils peuvent en tirer tout le jus et même la pulpe ? S’ils le font parfois ce n’est que pour calmer les pauvres en colère dans la peur qu’une révolte ne ruine leur business. Mais qu’est ce que cela change ? L’esclave salarié reste esclave salarié. Un peu plus confortablement esclave, comme le sont aujourd’hui certains occidentaux comparés à ceux du « tiers monde » (Rassurez vous. Ça ne va pas durer !) mais toujours esclave, asservi au règne du commerce, asservi à une conception du monde où les actes humains n’ont de valeur, et n’ont droit de cité, que s’ils sont des produits commercialisables et non l’œuvre d’individus maîtres de leurs vies.

Bien qu’il permette sans doute de soulager un peu quelques pauvres paysans qui seraient sinon plus mal payés (ce qui, pour eux, est mieux que rien, bien sûr) le « commerce équitable » n’a pas d’autre fonction que d’entretenir la domination du commerce sur les activités humaines en défendant l’idée d’un commerce moins asservissant, moins aliénant, moins despotique, moins dévastateur. Il n’y a rien là qui remette en cause l’asservissement des activités humaines à la marchandisation. C’est évidemment pourquoi le slogan Le monde n’est pas une marchandise fait peu recette chez les commerçants « équitables ». Quoiqu’en pensent ses théoriciens, ce commerce ne sert qu’à éviter la remise en cause de la domination des humains par le commerce. Le « commerce équitable » est un leurre qui ne sert qu’à bluffer les pauvres, donner bonne conscience à la petite bourgeoisie compassionnelle et fournir un moyen de faire du fric à quelques nouveaux arnaqueurs « alternatifs ». Arrêtez de nous la compter, rénovateurs de l’épicerie ! L’humanité ne devrait pas être une marchandise. La marchandisation de l’humanité est son aliénation. Nous ne voulons pas une épicerie moins insupportable. Nous voulons sortir de l’épicerie.

Gédicus, 1 mai 2004.

Cette lettre a été adressée à Politis qui ne l’a pas publiée.