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Câlins ?

vendredi 19 septembre 2014

Soifito,

J’ai bien apprécié ton article « câlinorévolution » dans Silence N°335. Ton évocation d’un moment où, avec d’autres marcheurs pour la décroissance, tu as vécu « de manière frugale matériellement, mais avec une démesure de relations humaines, créant une richesse totalement inquantifiable, mais faisant tellement chaud au cœur » rejoint ce que je sais, pour l’avoir vécu, des « situations radicales » dont un autre, Ken Knabb, parle assez bien aussi (Tu trouveras son texte : The joy of revolution sur son site : www.bopsecrets.org et en français : La joie de la révolution, Sabotart édition, Montréal).

Mais je veux mettre à ton texte un bémol de vieux con ayant vécu depuis 68 pas mal de trucs comme ça et ayant vu les déformations idéologiques et pratiques qui pouvaient en sortir. Ton invocation de la « pulsion vraie » est sympathique, mais, malheureusement, rien n’est plus perverti que la « pulsion vraie ». Et ces perversions ne sont pas toujours aussi évidentes que tu sembles le penser.

Pour nous 68tards, ça a commencé avec Wilhelm Reich, qui voyait dans l’orgasme une « énergie » similaire à celle que tu vois dans le câlin. La libération sexuelle à laquelle il conviait n’avait rien pour nous déplaire, tu t’en doutes bien. Mais nous la vivions en réalité comme un mouvement indissociable d’érotisme et de câlins. Nous constations dans les faits que si nous tentions de dissocier notre sexualité de nos élans de tendresse, l’un comme l’autre mourraient aussitôt.

Mais des petits malins avaient idéologisé la théorie de Reich et on a vu apparaître des sectes où la baise systématique avec changement de partenaires était obligatoire. Parmi nous, cette pseudo libération a fait des dégâts affectifs. Plus globalement, la société marchande a récupéré ça comme moyen d’ouvrir un nouveau marché, de vendre de nouveau produits et les comportements allant avec, et l’énergie que Reich avait voulue révolutionnaire a servi à cantonner les individus dans une vision productiviste de leurs rapports humain et à fonctionnaliser en « sexualité » ce qui aurait pu être de l’amour. On connaît le résultat : Après le coït, le cadre est triste, et ses employés aussi. Il manque à tout ça la petite touche de câlin qui aurait tout changé. Et la frustration et le stress sont toujours aussi grands, quelle que soit la quantité de baise folle à laquelle on s’adonne. Et les nombreux commerces du soulagement en profitent, sans que bien sûr la vie y gagne.

L’apologie du câlin, comme forme de tendresse non obligatoirement liée au rapport « sexuel » et plutôt même dissociée de cette « intention » qui peut rendre douteux chaque geste câlin et instaurer la peur de « se toucher », n’est pas forcément à l’abri d’une telle perversion. Il y a d’ailleurs assez longtemps que diverses pseudo médecines « câlinantes » sévissent sur le marché. Et les vampires du « câlin » risquent fort de ne pas manquer dans les groupements d’humains cherchant une libération et une vie meilleure. Tu sembles compter sur la sureté de l’intuition (« on se rend bien compte de la réaction de l’autre ») pour éviter ces déboires. Permets moi de te dire que la vie m’a enseigné qu’il n’est pas toujours si facile de se rendre bien compte de la réaction de l’autre, et de ne jamais se faire piéger par là où l’on avait placé un espoir d’épanouissement, au contraire avec cet espoir là on est plutôt moins vigilant.

Alors, de grâce, ne formalisons pas le câlin ; n’en faisons pas un élément de la dynamique révolutionnaire, théorisable et expérimentable comme tel. Si ça se produit, ta précaution (« le contact physique ne doit pas être obligatoire ») risque fort de tomber à l’eau, et j’ai peur d’être convié par le bureau politique à de grandes séances de câlins obligatoires sur la place rouge. Pitié, laissons le câlin être ce qu’il est : un élan naturel et absolument pas forcé.

Mais si tu veux voir les câlins se multiplier, si nous le voulons, alors créons les conditions sociales où le câlin est plus fréquent que d’habitude ; créons ces rassemblements de rebelles, ces situations d’insurrection d’humains contre ce qui les asservit où le câlin devient de fait, spontanément, un des éléments qui « réchauffe le cœur » et fortifie les déterminations. Les situs disaient hier, avec raison, si vous faites une révolution faites la pour le plaisir. Aujourd’hui, nous pouvons dire que nous voulons faire la révolution pour avoir, entre autres, notre content de câlins.

Gédicus
1er mai 2006.

Cette lettre a été envoyée à Silence qui ne l’a pas publiée.