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Alternatif tondu ?

vendredi 19 septembre 2014

Je lis dans Silence N° 310 l’article de Alain-Claude Galtié : Réapprendre la dynamique alternative et j’adhère bien évidemment à la nécessité qu’il exprime de « renouer avec le sens du collectif et supprimer les attitudes, les pratiques, les positions, les tribunes, toutes les structures qui reconduisent la domination jusque dans la tête de ses victimes et dans les milieux militants ».

Il va de soi que, comme nous disions en 68, « on ne peut combattre l’aliénation avec des méthodes aliénées ». Il va de soi que ceux qui ont la volonté de contribuer à ce qu’un autre monde soit possible se doivent d’adopter dans leur lutte même des formes d’organisation qui ne reproduisent pas les tares de leur ennemi, et que les moyens employés doivent être au moins une esquisse de la fin visée.

Ce constat représente une critique du « militantisme » tel que le néo-bolchevisme le conçoit et le pratique depuis longtemps, et tel qu’il satisfait bien des « altermondialistes » par ce qu’il cultive comme confort dans la pseudo-rébellion, parce qu’il n’implique pas qu’ils fassent de grands efforts pour changer leurs façons d’être et leurs manières de vivre au quotidien. On rejoint ici la critique que formule Alain Accardo (De notre servitude involontaire, Agone, et Le petit bourgeois gentilhomme, Labor).

Alain-Claude Galtié écrit : « C’est en reconstruisant chaque jour ce que la domination détruit systématiquement par le moyen de la capitalisation des pouvoirs, des vies et des biens, c’est en restaurant l’échange convivial et l’union avec la nature, c’est en cultivant toutes les interrelations existantes et en créant d’autres à toute occasion que l’on fera s’effondrer le système parasite de la vie ». Il a raison. Mais pourquoi mettre cette nécessité en opposition à cette autre nécessité de s’opposer à ce qui veut empêcher cela de naître et s’épanouir ?

Je comprends bien que Alain-Claude Galtié ne veut pas que l’on s’oppose rituellement à la domination capitaliste et qu’ensuite on rentre chez soi regarder sa manif à la télé en sirotant une bière transgénique. Mais croit il qu’il pourra changer l’organisation sociale sans s’opposer à ceux qui règnent sur elle aujourd’hui et y imposent leurs choix ? Croit il qu’il pourra s’émanciper de l’asservissement à la dictature marchande en se contentant de « restaurer l’échange convivial » et en répandant « l’amour » de l’humain ?

Si c’est le cas, j’ai peur qu’il ne soit aussi déçu que de nombreux babas-cools d’hier dont l’amour de l’humanité a dû se fêler sous les coups des matraques policières où se décevoir en se perdant dans la comptabilité de la petite épicerie « alternative ».

Développer la convivialité c’est bien mais ça ne dispense pas de devoir s’opposer à ce qui l’attaque ; de devoir s’opposer à ce despotisme dont l’existence ne peut tolérer aucun autre mode de vie, à ce prédateur : le capitalisme.

« Ce qui fait rêver l’alternatif, dit Galtié, n’est pas la défaite du système mortifère mais le nouvel épanouissement de la vie ». Bien dit. C’est en effet le goût de la vie qui guide notre révolte et non le goût de faire souffrir, le goût de battre et d’abattre, le goût d’imposer un pouvoir. Mais si l’on veut que la vie s’épanouisse, il faudra bien défaire ce système mortifère. Et, si l’on ne veut pas le défaire à la manière de Ben Laden, il faudra bien qu’au cœur de nos luttes la vie s’épanouisse sans oublier qu’elle ne peut exister que parce qu’elle se bat pour cela.

Prendre le pouvoir n’est évidemment pas s’emparer de l’État (comme ne cessent de le croire les néo-jacobins et néo-bolcheviques de la « gôche de la gôche). C’est prendre le pouvoir de décider nous-mêmes de nos vies. On ne pourra construire un autre monde sans avoir à défendre ce qu’on construit contre ceux qui veulent lui nuire et, donc, sans attaquer ce qui leur permet de nuire. On ne pourra « reconstruire chaque jour ce que la domination détruit » sans avoir à se battre contre cette domination et l’empêcher de détruire. Répandre de l’amour, c’est bien, Jésus Galtié, mais s’il doit finir dans la fosse aux lions je n’en vois pas l’intérêt.

S’opposer à l’ordre mortifère c’est agir ainsi : Pas juste cultiver son jardin bio mais le défendre. Pas juste recréer de la convivialité mais empêcher qu’on l’assassine.*

Certes, nous ne sortirons pas de la misère actuelle (pauvreté de vie et misère des rapports humains) sans construire l’alternative à ce monde. Mais il serait bon de cesser de cultiver les illusions qui font croire que l’on pourra la construire par la seule force de l’amour, sans combattre les tyrans et leurs dogues. Ces illusions ont fait assez de dégâts.

Gédicus, 1 mai 2004.

*Au moment où je mets ce texte en ligne, je peux constater avec plaisir que c’est exactement ce que font la plupart des ZADistes de Notre-Dame des Landes.

Cette lettre a été envoyée à Silence qui ne l’a pas publiée.